Vie littéraire

Etre une femme, écritures de l'altérité

NOUVEAU/ LABORATOIRE D’ÉCRITURE « ÊTRE UNE FEMME, ÉCRITURES DE L’ALTÉRITÉ »


Depuis le mois de mai dernier, onze jeunes femmes se sont engagées avec le Centre PEN Haiti dans le projet « Être une femme, écritures de l’altérité ». La mise sur pied de ce laboratoire d’écriture est partie du constat que malgré l’importance symbolique du statut de la femme dans la société haïtienne – la femme potomitan – à l’heure des réseaux sociaux et du féminisme médiatique, les représentations sociales et surtout les comportements évoluent relativement peu dans le temps. Le projet du Centre PEN Haiti vise à permettre à ces écrivaines (romancières, poétesses, blogueuses, journalistes, essayistes) de s’engager ensemble afin de collecter ou d’imaginer des histoires permettant une meilleure compréhension de ce que signifie être femme en Haïti en 2020.

Le projet avance bien, malgré les impedimenta liés à la crise sanitaire au pays.  Pour les jeunes femmes impliquées, c’est une expérience de découverte de soi, de partage et de tolérance envers l’autre, et surtout l’opportunité de s’exprimer sur des sujets qui touchent de différentes façons et de manière intime ou publique plus de la moitié de la population haïtienne. D’ici la fin du mois d’août prochain, leurs textes courts pour la plupart seront produits et largement diffusés en supports imprimés, numériques, podcasts etc.



En avant-goût des prochaines publications du projet, nous vous invitons à faire connaissance avec les auteures qui ont écrit chacune une courte biographie. Vous n’y trouverez pas des dates ni des parcours académiques mais des événements vécus dans la joie ou dans la douleur, des expériences éprouvantes ou heureuses qui les ont façonnées et qui font d’elles, aujourd’hui, des citoyennes bien ancrées dans leur réalité et leur temps, et déterminées à contribuer à l’émancipation de la femme haïtienne pour l’avancement de notre société.






                                           Deviens ce que tu es! 


Ma mère voulait m’appeler Béatrice et mon père Marie-Andrée. Comme ils avaient du mal à s’entendre sur bien des choses (ma naissance entre autres), ma marraine opta pour Andrise. Je me nomme donc Andrise Pierre et je suis née un 18 octobre à l’hôpital de l’Université d’État d’Haïti.

Je n’ai pas été une enfant maltraitée bien que ma mère infligeât trop souvent des corrections corporelles. Néanmoins, je trouvais parfois refuge auprès de mon beau-père, homme bienveillant aux bras accueillants dont la bonté naturelle m’a autant marquée qu’elle m’a manqué lorsque ma mère s’en est séparée. 

Nous habitions à la rue de la Réunion et mon demi-frère maternel Stevenson logeait dans la famille de son père. Tous les jours, après l’école, il passait me prendre pour m’emmener chez la préceptrice. On arrivait souvent en retard, soit parce que je refusais de marcher, soit parce qu’on passait trop de temps à faire du lèche-vitrine.

Je ne me souviens plus si on ne s’était jamais dit «?je t’aime?», toujours est-il qu’on adorait passer du temps ensemble, alors même qu’il reconnaissait que je n’étais pas la personne la plus facile à gérer. C’est ce frère-là qu’on a assassiné le 5 décembre 2015.

En 2007, mes parents s’étaient remis ensemble et je n’ai jamais bien vécu cette fausse entente. Nous déménagions alors en Plaine, dans une maison que mon père avait fait construire pour ma mère. En 2008, dans cette famille «?réconciliée?», Barbara est née. Moi l’enfant rebelle, Barbara l’âme sensible, et Stevenson, fils ainé de ma mère, un frère fréquentant la maison mais ne vivant pas sous notre toit. Stevenson ne plaisait pas trop à mon père. Oh?! comme je lui en veux de n’avoir pas pris le temps de l’apprécier?!

C’est alors que les livres allaient venir combler un grand vide. Tout débute en CM2, mon institutrice, Mme Raymonde m’a prêté «?Oh les z’amoureux?» de Amélie et Marc Cantin. Ainsi a commencé la plus belle histoire d’amour de ma vie. Je suis sans doute devenue enseignante pour ça aussi : créer des liens, influencer des vies avec ce qui semble n’être qu’un petit rien.

Chez nous, les livres qui ne figuraient pas dans la liste des manuels scolaires n’étaient pas considérés comme nécessaires. Il m’était interdit d’emprunter des bouquins de mes camarades sous peine de me voir voler mon intelligence. J’ai fait ce que je faisais le mieux à cette époque : désobéir.

Et le reste est venu avec l’adolescence. Je dois beaucoup à mon ancienne école : les foires du livre, la petite bibliothèque, les auteurs qui défilaient et intervenaient sur leurs passions de la lecture et de l’écriture. Sans oublier Sœur Yolène, ma professeure de français qui me faisait lire à haute voix mes productions écrites. Je revois son sourire satisfait. Avec ça, la présentation de certaines de mes pièces à l’auditorium du collège : Des pervers en vers, Le Cid : une réécriture moderne, Haïti point aller à la ligne. Des textes qui m’ont valu auprès de mes camarades le surnom de « Future écrivaine ». J’étais aussi devenue la référence pour corriger et écrire les lettres d’amour.

Évidemment, ma passion me conduisit tout droit vers l’École Normale Supérieure. Mon frère savait comment m’influencer. En 2015, l’année de sa mort, je me suis intéressée à l’histoire de la dictature des Duvalier et de ses représentations dans la littérature haïtienne. J’ai donc orienté mon travail de maitrise vers des thèmes comme le traumatisme, le devoir de mémoire et surtout l’impunité qui, aujourd’hui encore, empêche ma famille de faire le deuil.

Mon frère est mort comme beaucoup d’autres. Les auteurs de ces crimes sont en liberté, vaquant encore à leurs occupations comme des citoyens ordinaires, sans souci d’être interpelés par la justice.


Comment je suis devenue féministe.

Le féminisme prend dans ma vie une allure particulière. J’étais féministe bien avant de me revendiquer comme telle. Je croyais qu’il fallait être une spécialiste pour en parler. Aujourd’hui encore je suis loin d’en être une et ça ne fait pas défaut à mon engagement. Pour enrichir mes débats, puisqu’il faut énoncer sans relâche les revendications malgré leur légitimité et condamner les oppressions liées à mon genre, je puise dans l’histoire et la littérature féministes. Je me dépouille chaque jour des idées reçues.

Dans cette famille où j’ai grandi, mon père qui se réclamait comme le chef a longtemps tenté de me dompter. Histoire de me mettre à ma place de fille. Ma mère m’a inculqué la méfiance des hommes, « prudence est mère de sureté ». Un peu contradictoire lorsque je fais référence aux sacrifices qu’ils ont consentis pour faire de moi une femme indépendante. Ils ont suivi le courant de la modernité en faveur d’une bonne éducation des filles.

Aujourd’hui mon engagement prend une forme encore plus particulière : je suis une dramaturge féministe.


Andrise Pierre 

titulaire d'un master en lettres modernes de l'université Paris VIII, elle est dramaturge et animatrice d'un club littéraire à Port au Prince elle enseigne les littératures françaises et haïtiennes. Troisième lauréate du Prix du texte francophone 2019 d'ETC Caraïbe, elle est actuellement en résidence à la Rochelle où elle écrit une nouvelle pièce, « Que Dieu ne noircisse pas nos matrices » qui aborde la migration, l'adoption et le malaise de se sentir seul et différent dans un ville, dans une société.




Je me décris toujours comme une femme qui a pu changer son destin grâce à  l'éducation, et qui ose encore rêver.

 

Je suis née à Jérémie. Mais je n’ai pas eu la chance de grandir dans cette région jadis boisée où les agriculteurs et pêcheurs prenaient plaisir à voir leur dur labeur récompensé. Mes jeunes parents, en quête d’autonomie financière, ont laissé leur ville natale de Jérémie pour s’installer au Bicentenaire, à Port-au-Prince. J’ai grandi dans ce quartier populeux dénommé Village de Dieu, situé  à l’entrée Sud de la capitale. Dans cette cité, j’ai connu l’amour, la joie, la bienveillance et l’entraide. Partout où j’allais, dans ma naïveté, je disais sans complexe habiter au Village de Dieu. Pour moi, c’était un beau quartier où il faisait bon vivre car tout le monde se connaissait. Bien sûr, il y avait des tonnes de détritus dans le décor, mais pour moi l'ambiance du lieu, le confort modeste que me procuraient ma famille et la bienveillance des voisins importaient le plus. C’était une grande famille.


En 2004, avant le départ en exil du président Jean Bertrand Aristide, mon univers allait s’écrouler. Ma vision des choses allait être secouée. Le moment était venu de me rendre compte que je vivais dans un monde à part et que je n’avais pas conscience de la réalité. Les gangs armés, à cette époque, ont sorti leurs crocs à Village de Dieu. Des jeunes filles étaient violées quotidiennement. La communauté a commencé à compter des meurtres. Les cambriolages se sont multipliés. J’étais bien encadrée par mes parents qui contrôlaient le flux d'informations me parvenant, au point que toutes ces atrocités m’ont échappées. Jusqu’au jour où ils ne purent plus rien me cacher.

J’avais dix ans à cette époque-là. J'ai vu des cadavres pourrir sur le littoral crasseux et nauséabond. L’année scolaire a été perturbée. Ma mère a dû s'enfuir avec nous, mes deux autres sœurs et mon petit frère, à Jérémie. Nous évader par l'entrée principale du Village était impossible. Les bandits avaient imposé leurs lois et les riverains devaient rester sur place pour leur servir de bouclier. Nous avons dû faire la traversée par mer à bord d'une embarcation de fortune jusqu’au wharf, pour prendre un bateau en direction de notre terre natale, devenue notre terre d'exil. Nous y avons passé environ six mois avant que la guerre entre gangs rivaux ne cesse au Village de Dieu. Et puis nous sommes retournés vivre là-bas.


Un autre événement allait bouleverser ma vie. C'était en 2012. Une nuit, ma mère nous réveilla afin que nous nous rendions en hâte chez un voisin, pour prendre refuge. Une fois arrivés chez ce dernier, elle nous expliqua que des bandits de la zone voulaient nous brûler vifs par ce que mon papa ne voulait pas leur verser l’argent destiné aux employés du projet "Cash for work" mis en place et géré par les Centres GHESKIO. Celui qui nous avait prévenus, par pitié, était un jeune à qui Maman avait apporté son aide dans le passé. Ce soir-là il a plu comme jamais, grâce à Dieu, alors ils n'ont pas réussi à mettre leur plan sordide à exécution. Et, nous avons définitivement quitté la zone.


En 2014, je me suis inscrite au Centre de formation en communication et en administration (ISNAC.) En raison de ma maîtrise des techniques de rédaction journalistique, le professeur titulaire du cours m’a proposé un stage à la radio Signal Fm en 2016. Ce qui marque mon début dans la presse haïtienne. J'ai été licenciée six mois après mon engagement, mais l'expérience fut des plus enrichissantes.


J'ai ensuite passé trois mois à chercher un nouveau boulot en supportant parfois harcèlements et propos humiliants. Après cette période au chômage, deux propositions d'emplois me sont parvenues de Radio Méga et de l'agence en ligne Haïti 24.


Soucieuse de poursuivre mes rêves, je me suis inscrite au Centre d’études diplomatiques et internationales (CEDI) l'année dernière. J'aurais eu mon diplôme cette année n'était-ce la fermeture des écoles et universités ordonnée par le gouvernement en raison de la pandémie de Covid-19. Cette année, je me suis aussi inscrite à la faculté de Droit des Gonaïves, car depuis mon enfance je chéris le rêve de devenir avocate pour défendre les plus vulnérables qui ont désespérément besoin d'aide. 


Je suis d'avis qu’il n’y aura jamais un monde égalitaire. Cependant, je rêve d'un monde plus juste. Je veux travailler pour laisser une histoire inspirante aux jeunes femmes et aux filles de mon pays. Notamment celles qui ont le même profil que moi ou un parcours ressemblant au mien. Je suis de celles qui cherchent leurs voix au temps où presque tout le monde s'adapte pour ne pas déranger l'ordre des choses.  Et, je pense que le plus grand combat d’une vie est de rester humaniste dans un monde aussi déshumanisant.


Germina Pierre-Louis 

a 25 ans. Journaliste reporter à Radio Mega, pigiste à l’agence de presse Haïti24, étudiante en Droit et en Relations internationales. Elle se définit comme une éco-citoyenne passionnée par l’écriture sous toutes ses formes.






Fille d’enseignants, j’ai grandi dans une atmosphère partagée entre l’école, la religion et les soucis que devaient résoudre mes parents travaillant à plein temps pour joindre les deux bouts. La réalité allait être encore plus pesante après la mort de mon père l’année de mes huit ans. Depuis, j’ai partagé le regard de ma mère résignée à se battre seule pour nourrir trois bouches, éduquer trois enfants sans jamais se plaindre. Battante, elle n’a jamais connu la fatigue. Un regard que je continue à partager vingt ans plus tard avec toutes ces personnes qui se lèvent chaque matin mains vides et en quête d’un mieux-être. En bref, depuis ma plus tendre enfance, je porte le poids de beaucoup de vies. En grandissant, j’ai appris à me réfugier dans des univers que je créais à volonté. Entre mes lectures et mon répertoire musical, j’avais appris à respirer et comprendre d’avantage ces regards autour de moi. Cet effort de compréhension de l’autre, le besoin de l’aider, a fait germer en moi le désir d’être professeure. Je voulais participer au processus de changement de la société dans laquelle j’évolue, pour un lendemain meilleur. Comment pouvais-je changer ces regards? Je crois au lendemain. Demain c’est toujours mieux si on profite du présent. Demain c’est l’espoir. Demain, c’est récolter ce qu’on a semé. Et que faut-il de plus que le partage ?

Une fois terminé mon cursus scolaire, ma passion pour la littérature et mes semblables s’imposa d’elle-même. J’ai rejoint l’Ecole Normale Supérieure de l’Université d’État d’Haïti. Une première étude qui a donné tout son sens à mon combat de promotion de la lecture dans les zones les plus reculées du pays. Il fallait agir, faire quelque chose pour ces âmes pures, ces âmes en devenir. Il devint alors évident pour moi d’apporter ma contribution à ma communauté. Semer l’espoir, semer l’avenir. En plus d’être enseignante au niveau du secondaire, je m’engage dans tout ce qui touche au combat pour un plus large accès aux livres et à la culture dans le pays. Le désespoir, la mort, le dégoût, parfois la rage ressentie contre les décideurs politiques m’ont donné plus d’une fois l’envie de fuir, de m’exiler vers des terres étrangères, pour ne plus revenir. Mais cette petite voix au fond de moi me ramène toujours à ma cause d’origine : la passion de l’autre. Il m’a fallu perdre en 2016 un bon ami, mon collègue, étudiant en maîtrise de littérature et philosophie, pour regarder l’insécurité ambiante en face et affronter du regard cet état de fait. Ces actes de violence se perpétuaient chaque jour dans la capitale, j’en avais conscience, mais je m’en foutais jusqu’à ce que j’aie été atteinte. Ce décès m’a réveillé tel un jet d’eau glacial au visage. Je l’ai senti jusque dans mes entrailles. C’est à ce moment que j’ai connu réellement le sens profond des mots douleur et souffrance.

Nous vivons avec en main un billet de loterie pour l’au-delà, à chaque pas que nous faisons nos vies sont livrées au hasard … L’insécurité qui règne en maître dans ce pays ne tue pas seulement, elle emporte l’espoir.

Mon pays souffre de tous les maux. L’insécurité, la mort, la misère… Vivre n’est pas chose aisée surtout pour nous autres femmes. Se faire une place en tant que femme dans notre société est plus qu’un combat en Haïti quand on reste égale à soi-même et à ses convictions. Faire face aux ragots et toute la batterie de jugements sexistes, ne nous laisse d’autres choix que de lutter. Lutter pour rester debout. Lutter pour dire NON et inspirer la voix à d’autres. 

Mon engagement prend d’autres visages : enseignante, responsable de la rubrique culture à Flash Monde Magazine, vice-coordonnatrice du projet « Li Tou Patou » … J’essaie de faire de chaque journée un pont pour ces regards qui me motivent à continuer la route. En ce moment, je travaille sur un projet de mise en marche d’une maison d’édition tournée vers ceux qui se passionnent pour l’écriture afin de les aider à devenir des créateurs de nouveaux univers. 

Tel les vagues tumultueuses de la mer, je ne cesserai jamais de rebondir sur mes convictions afin de continuer la lutte pour une nouvelle société basée sur le respect, la solidarité, l’entraide, l’équité. Une société sans aucune forme de discrimination, avec les mêmes possibilités de réussite pour tous …En attendant des jours fastes, je suis cette petite lueur qui annonce déjà l’aube.


Junie Thomas

a 29 ans. Elle est professeure de français et de littérature dans un lycée, co-fondatrice et éditrice des Editions Lire Soleil, rédactrice en chef de Flash Monde Culture et membre du Centre PEN de Saint Marc, Département de l'Artibonite.






Parler de soi n'est pas exercice aisé. Qui a déjà été dans la justesse en commençant chaque phrase par je? A défaut d'être juste, je vais tenter d'être vraie, le plus que possible, dans le récit de l'histoire qui me fait moi, puisque l'exercice semble important pour comprendre un tant soit peu la démarche féministe, décoloniale et humaniste dans laquelle je m'inscris.


Outre ma naissance sans grande importance, l’année 1995 marque la création de la Police nationale d'Haïti qui devait remplacer les Forces armées d'Haïti. Mon père, grand admirateur du président d'alors, se trouvait à l'hôpital suite à un accident de moto survenu lors de réjouissances célébrant le retour de ce dernier au pouvoir. 

Quant à ma mère, elle avait déjà un fils et, dans la tradition du concept de femme poto mitan créé par le féminisme bourgeois, elle allait endosser seule la responsabilité de mon éducation et de ma levasyon comme on dit en créole.


Mes véritables souvenirs d'enfance commencent à mon entrée en primaire à l'École des Sœurs de Sainte-Anne. En face du Lycée Toussaint Louverture. J'ai passé 6 années au front, dans une guerre sans fin opposant ledit lycée au Collège Saint-Paul ainsi qu'aux forces de l'ordre. J'ai ainsi pu voir très tôt les dérives que se permet trop facilement et trop souvent la police dans l'exercice de ses fonctions. 


Première certitude : la police était violente. 


Contrairement à d'autres je n'ai pas appris le français à l'école. Mes parents s'entendaient sur le fait qu'une bonne éducation, outre de bonnes moyennes en classe, passait aussi par une bonne connaissance des règles de la concordance des temps et la maîtrise de la table des multiplications.  Cependant venant de province (Jérémie pour mon père, Cap-Haïtien pour ma mère) ils n'avaient aucun préjugé quant au créole et à son utilisation avec moi. C'est à l'école que j'ai appris la ségrégation créole/ français. 


En parallèle à tout cela, habitant le quartier de Magloire Ambroise, lui-même proche du marché Salomon, j'ai vécu 2003, 2004 et toutes les opérations venues avec, entre autres l'opération Bagdad. Mon frère, passionné de rap et rappeur lui-même était proche de quelques membres des divers gangs nés de 2004. J'ai donc connu la notion de justice des gangs avant celle des droits humains :

-Tous ont droit à la justice quitte à ce que cette justice soit synonyme de vengeance. 

-La contre violence n'est pas une solution définitive car, de fait, son seul aboutissement c'est la mort.

-Tous, hommes, femmes, enfants, ont leur mot à dire dans les questions politiques.

-La rue est politique.

-Il y a pauvreté parce qu'il y a richesse. 

-Qui donne ordonne, il vaut toujours mieux être du côté du donneur.


Oui, la rue est un bon professeur de sociologie.


A la première arrestation de mon frère en compagnie du rappeur Yves Leonidas Tout Puissant, alias Izolan, ainsi que Jean Léonard, un autre rappeur moins connu,  j'ai vu ma mère, la mère de Izolan et la grand-mère de Léonard organiser sit-in, protestations et conférence de presse. J'ai vu trois femmes seules prendre un avocat, faire libérer trois mineurs accusés de délinquance et transférés au Pénitencier national qui pourtant ne devrait accueillir que des adultes. 


Deuxième constat: c'est dans la tête des hommes que les femmes ne peuvent pas ou ne doivent pas.


Mon histoire passe par beaucoup d'arrestations mais c'est sans doute celle de ma mère qui me marqua le plus. Embarquée avec d'autres femmes du quartier parce qu'elle n'avait pas de bordereau de l'Electricité d’Haïti (EDH) à montrer à la police, elle demanda tout de suite à voir un juge et paya les 30.000 gourdes d'amende imposées par ce dernier. Sans broncher, sans appeler à la rescousse mon grand frère qui venait de fêter ses 23 ans ni mon père, ce qui pourtant semblait l’action la plus judicieuse à prendre dans cette situation.  Rentrée à la maison ce jour-là, elle me fit réciter mes leçons, me doucha et m'envoya au lit. Ce n'était qu'une journée de plus, il fallait aller au même rythme que la vie. J'avais 9 ans.


Mon adolescence se passa sans grand heurt. Je rentrai au CIM faire mon secondaire et je rencontrai quelques personnes intéressantes: une prof de sciences sociales féministe, un prof de littérature communiste et un prof d'histoire de l'art qui fit naître en moi l'amour de la peinture et du théâtre. 

Je lus Sade à 14 ans, fit du théâtre, devint enfant de cœur, puis scout. A 15 ans je m'étais frottée au texte de Jean Price Mars, Ainsi parla l'oncle. Je n'avais pas tout compris mais je sentais déjà qu'il y avait une parole qui était la mienne et à laquelle de tout mon cœur je souhaitais adhérer. 


Prisonnière durant deux jours sous les décombres lors du tremblement de terre de janvier 2010, je mis au placard ma foi. Je n'étais pas particulièrement croyante mais m'entendre dire que j'étais en vie parce que Dieu voulait que j'accomplisse des choses tandis que des amis et des membres de ma familles eux étaient six pieds sous terre m'était intolérable. 

A 16 ans j'appris l'indépendance économique grâce à mon premier job. Entretemps j'étais passée d'une école religieuse à un lycée, ce que je vivais mal, mon éducation de fausse classe moyenne aidant. Cependant je fis mes plus belles rencontres humaines durant mes années de lycée. Je compris les violences de la lutte des classes, les questions de couleur. Chez les sœurs je n'étais pas noire. Je n'avais pas de couleur. J'étais toujours en règle avec l'économat et j'étais toujours admise en classe supérieure. J'avais mes champs de compétence connus de la direction, je participais à la vie sportive et culturelle. Au lycée je n'étais personne. Après la colère de voir les professeurs absentéistes restés impunis, je fis ce que faisaient les autres, je devins membre de groupes de travail où, plus que de parler de mathématiques et de physique, des propositions sociales étaient faites pour changer le monde. J'avais eu des cours d'économie chez les sœurs mais je compris la notion de « à chacun selon ses besoins » et de « chacun selon ses compétences » sur les bancs du Lycée Marie Jeanne. 

Si le CIM fit de moi la féministe que je suis, le lycée fit de moi la féministe matérialiste que je suis. 


Victime de racisme, quelque part dans ma tête se posait la question de l'Autre hors Haïti. N'étant intéressée à cette époque qu’à un parcours artistique, je rentrai l'année de mon bac à l'Ecole nationale des arts (Enarts) où grâce, entre autres, a des cours de sociologie et de culture haïtienne je pus penser l'Haïtien. La sociologie m'intriguait. Elle semblait résonner avec le féminisme et la littérature qui depuis longtemps occupaient mon esprit. Je connaissais les littéraires, j'allais maintenant faire connaissance avec les sociologues, les philosophes et les penseurs de tous genres. 


La rencontre avec d'autres artistes me détourna du modèle occidental de l'art. J'aimais toujours la peinture classique mais j'étais ouverte à d'autres propositions. À 19 ans je devins membre de l'Atelier Jeudi Soir qui ne s'est jamais caché être de gauche. J'ai publié à 21 ans mon premier livre à titre individuel qui revenait sur des thèmes qui me tiennent à cœur: la violence conjugale, le mariage, la maternité, le rapport parent/enfant. 


C'est dans cette perspective et habitée par ces thématiques que j'écris, que je peins. Ni parfaite, ni exceptionnelle mon histoire est une succession de rencontres qui ont rendu possibles mes propositions (en résonance avec d'autres propositions) sur un féminisme décolonial et matérialiste qui pour moi, mais ca c'est une opinion personnelle, est essentiel pour penser une Haïti où les filles et les fils du pays seraient égales égaux en genre, en classe et en chance. 


Mélissa Béralus

a 25 ans. Après avoir été directrice de la bibliothèque Michèle Tardieu à Pétion-Ville, responsable de l'évènementiel à C3 éditions, elle enseigne actuellement le créole à l'Institut Français d'Haïti et est responsable des cafés-poésie au Festival international de théâtre 4 Chemins de Port au Prince.






En 1963, la dictature féroce de François Duvalier battait déjà son plein. Cette année-là, des événements tragiques allaient influencer le destin de ma famille. Suite au kidnapping avorté du fils du dictateur, Jean-Claude, durant toute la semaine du 26 avril, des centaines d'innocents, y compris femmes, vieillards et enfants, perdirent la vie, abattus sur place par les macoutes en folie ou arrêtés de force et froidement exécutés dans les geôles du dictateur. Certains, dit-on, au sous-sol même du Palais national. En ce temps-là, le jour se confondait avec la nuit. Tous les citoyens se calfeutraient dans le silence de leurs demeures en attendant que la tempête se calmât. Ce 26 avril 1963, alors que quelques années auparavant François Duvalier avait démobilisé les officiers militaires de carrière par crainte de coup d'Etat, ils furent presque tous arrêtés, emportés vers La Saline, direction Fort Dimanche, où ils furent exécutés. Parmi eux, mon grand-père maternel. Il laissait une femme et douze enfants dont la dernière avait tout juste trois ans. Cette soudaine absence plongea dans la consternation ma grand-mère qui devait par tous les moyens subvenir aux besoins de ses onze enfants non-mariés, la plupart adolescents et en bas âge. 


C'est dans cette ambiance chaotique que je vins au monde. Accueillie puis modelée par la smala, j’allais grandir dans le creuset des préjugés qui entourent la société d’aujourd’hui. Une société écartelée entre un passé incompris, encore tabou, une justice exigée et refusée. 

Cette courbe que prend alors ma vie échappe totalement à mon contrôle. À cette époque, encore sous la férule de mon père, les études de lettres me furent défendues. Je ne pourrais pas non plus devenir avocate, encore moins enseignante. Le nom de ma famille étant sur une liste noire, les études à l’étranger m’étaient interdites ainsi que l’accès aux facultés d’État. Je dus alors opter pour des études d’administration dans une école privée de la capitale. Ce n’est qu’après vingt ans dans cette profession que je décidai un jour de « tout claquer » et de vivre mon rêve : enseigner et écrire. 

Cette langue que je parlais déjà couramment devint mon nouveau défi. Je satisferai ma soif d’apprendre, de lire, je m’approprierai, dans la mesure du possible, la belle langue de Molière. Je regagnai donc, après mon troisième enfant, alors âgé d’un an, les bancs de l’école. Supportée par mon époux et mes enfants, j’intégrai l’Université Quisqueya, option Lettres, pour enfin concrétiser mon rêve. 


Aujourd’hui, je suis une citoyenne consciente des difficiles enjeux sociaux de mon pays. J’enseigne le français en 9e année fondamentale et en secondaire 1. La littérature haïtienne que j’ai imposée au programme est mon dada. Pour exprimer mon questionnement sur l’implication de la diaspora dans la vie haïtienne, j’ai écrit mon premier roman paru en 2018 aux Éditions CIDHICA, Romanez, l’enfant du pays. Par ailleurs, je suis un membre actif de la Fondation Devoir de Mémoire-Haïti, qui s’occupe de faire connaître aux générations actuelles et futures ce pan méconnu de notre histoire qu’étaient les règnes de François et Jean-Claude Duvalier. Pour la Fondation et à travers elle, j’ai déjà publié L’Alphabet maudit à mots dits et Tante Yvonne et les cagoulards. Dans ses tiroirs, j’ai déposé treize autres textes, tous des témoignages sur cette période. De plus, ma passion pour la littérature haïtienne m’a poussée à écrire Initiation à la littérature haïtienne contemporaine, un livre de référence paru en 2015 chez C3 Éditions, où j’ai analysé les textes de mes auteurs de prédilection. 


J’ai grandi dans un pays où, en dépit du climat totalitaire, la notion des valeurs n’était pas encore aussi altérée, où les enfants jouaient avec leurs petits voisins, où se balader dans les rues était gratifiant. Malgré les turbulences politiques et familiales, je reste convaincue que ces situations ont forgé ma personnalité. Aujourd’hui, je découvre mon pays avec un regard plus amer, moins rêveur. 

Néanmoins, les histoires de la vie me fascinent. J’en tire mon inspiration et je continue à me battre, à travers mon écriture, en utilisant la réalité quotidienne en toile de fond. Je verse davantage dans le roman réaliste où je peux plonger sans crainte dans un monde avide de transformations.  


Rachel Vorbe

est née en 1961. Elle est écrivaine et professeure de Français dans un collège de Port au Prince.






Je n’ai jamais rêvé d’être qui je suis aujourd’hui, une femme sensible à la situation des haïtiennes qui vivent oubliées dans notre société. Mes parents m’ont inculqué des directives qui m’ont permis de comprendre que l’éducation est à l’esprit ce que la médecine est au corps biologique.

J’ai grandi orpheline de mère et dépourvue de toute affection maternelle. J’ai connu pas mal de difficultés à cause de cela. Mais j’ai eu la grâce d’avoir un père aimant, enrôlé dans l’armée d’Haïti, qui a tout mis en œuvre pour combler ce vide affectif.

Trois ans après ma naissance, mon père a été transféré dans le département de l’Ouest, plus précisément à Port-au-Prince. Il a voulu m’emmener avec lui pour entamer mes études primaires mais ma mère ne voulut pas l’accompagner à la capitale. Elle savait peut-être qu’il ne lui restait plus longtemps à vivre.

J’ai passé des années sous l’emprise de ma belle-mère qui ne voulait pas que mon père s’occupe de moi. Ma vie était un enfer face au comportement exécrable de cette femme qui voulait à tout prix me transformer en une restavèk. 

Ainsi, je caressais l’idée et le désir de devenir pédiatre ou journaliste. Pourtant les difficultés et l’incertitude qui entouraient mon adolescence et ma jeunesse me poussèrent à être plus près des femmes qui vivaient, de l’adolescence jusqu’à l’âge adulte, dans des conditions infrahumaines. Après mes études classiques, j’ai jeté mon dévolu sur la pédiatrie. Cependant, l’idée du journalisme a finalement pris le dessus sur la médecine, à cause surtout de l’influence de mon mentor, la regrettée Farah Ménard et de tant d’autres consœurs de la presse haïtienne. 

Les jeunes en devenir, femmes de cette génération traversée par la division, méritent bien de suivre la voie de certaines personnalités qui en dépit des obstacles ont réussi à s’épanouir dans notre société. Investir pour faire respecter et protéger le droit des filles est l’un des facteurs leur permettant de recevoir une éducation de qualité et de planifier leur vie de famille comme elles le souhaitent. Conditions indispensables pour profiter de leurs potentiels de croissance pour le bien-être et le développement de la société.

Depuis le tremblement de terre de 2010, les mères isolées sont surreprésentées dans les catégories d’emploi les moins qualifiés (employées de maison et ouvrières), à cause de leur manque d’éducation et de formation.


Je salue l’effort de certaines femmes qui ont bravé les dangers et les embarras pour ne pas être au plus bas de l’échelle de la société. Comme ces femmes, il faut mobiliser une bonne dose de courage et de volonté pour ne pas s’enliser dans ces situations de grande précarité. 

La chute de la dictature des Duvalier en 1986 a déclenché des turbulences politiques, économiques et sociales aiguës dans le pays. Dans ce contexte, j’étais animée par le désir de travailler sur des thématiques liées aux mauvaises conditions de vie des femmes cultivatrices, des Madan Sara, celles qui sont abandonnées avec des enfants, des femmes divorcées ayant la garde des enfants, celles qui sont violées, celles qui sont victimes de toutes sortes de discriminations dans une société machiste où les droits des femmes sont bafoués. 

Je rêve de voir un jour que cette catégorie de femmes bénéficie d’une attention particulière à tous les niveaux afin de faire valoir le respect de leurs droits dans un pays comme Haïti ou l’impunité règne et où le non-respect des droits des femmes est la norme. A mon avis, il est très important que chaque fille ou femme de mon pays ait le droit de contrôler son propre corps. Une femme devrait tomber en grossesse par choix et non par adversité afin qu’elle puisse garantir un avenir à sa progéniture. 

Consciente de cette situation, je m’engage à travailler avec ardeur pour qu’enfin toutes les femmes puissent avoir l’opportunité de jouir pleinement de leurs droits. Je reste convaincue qu’il revient à nous autres femmes de nous mettre en position de provoquer les changements et d’apporter les solutions appropriées aux graves problèmes des femmes par nos réflexions et nos travaux.

Notre perspective est de structurer les champs familiaux afin que ce qui peut paraître une jungle relationnelle devienne un refuge à toutes et à tous. 


En terminant l’écriture de cette biographie, je pense à toutes les femmes séparées, divorcées et violées qui souffrent de la menace, de la rancœur, de la méfiance exacerbée et de la mauvaise foi de leurs ex-conjoints ou partenaires. Je pense aux adolescentes qui vivent dans des familles monoparentales et recomposées et aux jeunes qui traversent les crises de l’adolescence. Ma présence au sein de ce projet sera l’occasion de joindre ma voix à celle de PEN Haïti afin d’apporter une contribution sincère dans le but d'inciter l’État à prendre les mesures qui s’imposent afin de régulariser la situation de ces filles et femmes au sein de notre société.


Gabrielle René

est journaliste à Radio Ibo, Port-au-Prince.







Depuis ma tendre enfance, je ne me suis jamais imposée de limites! Ceci faisait partie des modes sacro-saints de pensée que nos valeureux parents nous ont légués, à mes aînés et à moi. Que ce soit ma couleur de peau, mes croyances spirituelles, mon sexe, je n’avais pas le droit de les voir comme des obstacles à ce que je voulais accomplir. Je me souviens, à travers chaque petite histoire de mon existence, avoir toujours eu une bonne dose d’optimisme à partager.


J’ai grandi en Haïti, précisément au Cap-Haïtien. Une ville riche en monuments historiques, au passé glorieux dont chaque enfant peut s’enorgueillir. J’y ai fait toutes mes études classiques, au Collège Regina Assumpta, chez les Sœurs de Sainte-Croix. Là, j’ai trouvé mes premiers modèles de femmes leaders !


Je n’en connaissais pas beaucoup jusqu’à mes 19 ans. Fallait voir la façon dont la majorité des aînées défilaient à longueur de journée sous mes yeux. J’étais presque prise au piège de croire qu’une femme se résumait uniquement à ses activités routinières, sans le besoin de participer activement aux décisions de sa communauté et de se faire valablement représenter par ses semblables.

Il faut dire que l’école a reconstruit mon idée préconçue des femmes et des filles. Depuis la 2e année fondamentale, mes camarades me faisaient assez confiance pour m’attribuer la fonction de présidente de classe. À cet âge, une telle position n’impliquait pas beaucoup de responsabilités. Mais, à mes yeux, cela n’a jamais été un jeu.


Je me sentais confortable, efficace. J’intégrai le mouvement scout à 16 ans pour devenir formatrice un peu plus tard, puis le comité central du Collège à 19 ans. Ces petites expériences de leadership n’ont fait que me convaincre davantage de toute l’importance que revêtait mon implication! Et c’est resté une véritable habitude, jusqu’en classe de terminale. Et puis aussi, avec le temps, tout ceci m’a suivi. À 19 ans, il fallait entamer une autre phase de ma vie. La phase des choix décisifs ! C’est ce qu’il faut apprendre à nos filles. À 19 ans, j’entrais à l’Université d’État d’Haïti, à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques.


C’était pour moi comme une nouvelle vie, une expérience marquante de mon existence ! À l’école classique, je n’avais qu’à lever le petit doigt pour être servie. Ici, on se servait tout seul sinon on ne l’était pas ! Je me sentais dans mon monde car j’estimais avoir été trop longtemps confortable et le mode de vie à l’Université allait faire ressortir ce caractère de battante qui sommeillait en moi !


Je commençais à m’intéresser pour de vrai à ma communauté en tant que citoyenne, en tant que femme, car trop de choses n’allaient pas. Entre les troubles politiques, sociaux et économiques aigus, j’étais consciente de ne pouvoir changer grand-chose mais je faisais ce que je pouvais : des séances de formation pour les jeunes, un mandat au Parlement Jeunesse d’Haïti pour apprendre d’un secteur qui m’intéresse, des journées de sensibilisation sur les déchets plastiques à la capitale, l’intégration au Cercle des Étudiants Entrepreneurs d’Haïti, une association de jeunes positifs et bourrés de bonnes énergies, un peu de tout.

Ce dont je suis certaine, c’est que si je m’étais laissé embobiner par la société patriarcale dans laquelle j’avais grandi, il y a certains engagements que je n’aurais pas pris. Mais que voulez-vous ? Avec des modèles de femmes politiques du calibre de Michelle OBAMA, Christiane TAUBIRA, Michaëlle JEAN (que j’ai eu la chance de rencontrer personnellement en 2017), il fallait se lever tôt pour me faire abandonner mes aspirations ! Aujourd’hui, j’ai 24 ans, bientôt un quart de siècle et je me réjouis à chaque fois de ces initiatives féminines, de ces nouvelles façons de se définir en tant que femmes par les jeunes de ma génération, libres, éduquées, confiantes et indépendantes. Les réseaux sociaux y sont pour beaucoup, et la musique et l’écriture aussi ! Il n’y a pas meilleur moyen de faire passer des messages. L’écriture, oui… l’écriture de l’altérité, des différences, de l’acceptation et de l’accomplissement de soi.


Quand je prends des engagements, je ne vois pas de barrières en tant que femme. Je me dis plutôt qu’en tant que personne avant tout, certaines choses doivent m’interpeller, que je dois participer, que je dois m’impliquer.


Quand je prends des engagements, aussi minimes soient-ils, je le fais avec beaucoup d’espoir. L’espoir qu’un jour les femmes prendront conscience de ce qu’elles valent et ne laisseront plus la société décider à leur place !


Stéphanie Adrien

a 24 ans. Elle est blogueuse à Dofen news et mémorante à la Faculté de Droit et de Sciences économiques de l'Université d'Etat d'Haïti







                                                    Je briserai le silence


Je suis la fille de ma mère. C’est ce que je réponds quand on me demande qui je suis. Ma mère est belle, forte et très courageuse. C’est ma Super Woman. J’aimerais beaucoup lui ressembler. Avoir son caractère vigoureux et sa tendresse qui font d’elle cette femme exceptionnelle que la vie n’a jamais su dompter. 


 « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tiendra pas.» Je ne veux surtout pas que Romain Gary ait raison. 


Ma mère m’a toujours attendue au bout de chacun des sentiers de mon existence. D’aussi loin que je me rappelle, ça a toujours été ELLE et MOI. Deux lunes folles qui se battent pour subsister dans des cieux piteux et orageux. On ne saurait parler de moi sans inclure ses rides et ses cheveux gris qui portent les marques du temps. 


Il y a vingt-quatre ans de cela, je suis venue au monde dans l’urgence, grâce au savoir-faire du docteur Saliba. Les rumeurs racontent que les mains de mon père m’ont aussi accueillie pour pas que je sois trop bousculée par l’existence. Moi, de mon côté, je souriais sans cesse avec mes grosses gencives. Évidemment, mes réminiscences ne me ramènent pas jusque-là. Mais, grosses gencives ou pas, je peux vous assurer que c’était le plus beau jour dans la vie de ma mère. Cette femme a attendu seize longues années à espérer un enfant du seul homme qu’elle a connu. Entre pèdisyon, wanga et ménopause, une cigogne maladroite m’a amenée à elle dans sa quarantaine. Le bonheur !


Le bonheur a quatre ans. Il fait ses premiers pas. Il tombe. Il sourit. Ma mère virevolte et s’extasie devant ses grosses gencives roses. Serait-ce le sourire d’une grande dame ? La démarche de la prochaine Ertha P. Trouillot ? Ou serait-ce l’audace d’une grande avocate comme son père ? Quoi qu’il en soit ses yeux pétillent d’intelligence.


 Les espérances d’une mère dépassent souvent les limites du firmament. Elle avait probablement raison d’y croire. Aujourd’hui, je sais de quel côté je me tiens. Je ne suis pas cette grande avocate défendant Dieu et diable. Mais, je me battrai jusqu’au bout pour mes droits en tant que femme et ceux de toutes les petites filles du monde entier. Je ne voudrais surtout pas qu’elles aient à protéger leur mère contre les coups d’un mari violent.


C’était l’automne. Il pleuvait avec rage ce soir-là. Nous étions tous les trois au salon. Mon père assis sur une chaise peinte en vert lisait à la lumière d’une lampe un vieux livre de droit. Ma mère se balançait sur la dodine en manipulant des aiguilles et du fil à tricoter. Moi, j’étais sur le petit banc conversant avec les étoiles en grève. « Il faut qu’on se parle », dit ma mère à deux reprises. Mon père ne répondit pas. Elle insista : « Maître Rouby, il faut qu’on se parle. » Son mari faisait silence. Il est infidèle. 


Ce soir-là, ma mère ne garda pas sa langue dans sa poche. Elle réveilla la bête qui sommeillait en son mari. Il gronda. Il la plaqua au sol, sans défense. Une main sur sa bouche et un poing qu’il enfonçait dans son ventre, à répétition. Mon père était possédé. C’était la première fois que je voyais mon père dans un tel état. Lui si doux. Si paisible. Si calme. Pourtant ma mère voulait juste parler. Parler, voici le péché qu’elle avait commis. La lune avait offensé le ciel.


Il allait assassiner ma mère. Il l’étranglait. Il allait probablement la tuer quand je sautai sur lui en le mordant de toutes mes forces et en criant : « Ne tue pas ma mère s’il te plaît. Papa ne tue pas ma mère. Papa si tu tues ma mère, je te tuerai à mon tour ». Les pauvres petits bras de la lune.


Il s’est relevé. M’a prise dans ses bras. M’a rassurée avec sa voix mielleuse. Était-ce une promesse ou était-ce sa façon à lui de me réduire au silence également ? 


Il m’emmena dans la chambre et tenta de me mettre au lit. Ma mère de son côté se releva précipitamment du sol et vint vers moi. À peine avait-elle la force de se tenir debout, je lui sautai au cou en essuyant ses pleurs. Ces gouttes de pluie silencieuses qui inondaient son visage. Mon père retournait dans leur chambre quand ma mère ouvrit doucement la porte de la maison et courut à vive allure dans le noir, sous la pluie, avec sa petite fille dans les bras. Le ciel était témoin. 


Ma mère pieds nus, courut aussi vite qu’elle put. Dans la sobriété de la nuit, la lune avait perdu son chemin. Battue, elle s’est réfugiée chez sa mère qui l’a vite châtiée à son tour. Elle passa le reste de la nuit chez une cousine. 


Le lendemain, elle partit tôt. Elle emprunta un peu d’argent, m’acheta quelques vêtements et une paire de sandales. Elle partit pour la capitale. Elle et moi contre le monde. Elle et moi, deux lunes ambulantes depuis. 


Il est de ces histoires qu’on n’amène pas au tribunal, mais qu’on raconte dans les toilettes. La raison du plus fort est toujours la meilleure. Le silence du plus fort est toujours le plus écouté. Ma mère n’a pas eu le temps de se rendre à la toilette. Elle n’a jamais su raconter son histoire. Elle a fait silence toute sa vie depuis. Entre les lignes de ce mutisme, elle a tout fait pour que je ne fasse jamais silence à mon tour. J’ai étudié les sciences des gens qui parlent et qui décident. Je lui dois ça. Je parlerai tant que les femmes seront toujours marginalisées et mises à l’écart. Je parlerai du féminisme et de l’économie. Je parlerai de la politique, de la culture et du plafond de verre qui maintient les femmes sous le joug des traditions machistes. Je parlerai. Je dirai surtout à qui veut l’entendre que je suis la fille de ma mère.



Mariah Sheba Chancie Baptiste

24 ans, est diplômée en philosophie et sciences politiques de la Faculté de Droit de l'UEH. Elle a été journaliste pigiste au National et au Nouvelliste. Depuis 2016, elle est secrétaire générale de l'Association Vagues littéraires, qui édite la revue littéraire Do Kre I S. Son projet actuel : développer Rêver d'arc en ciel, un magazine de littérature de jeunesse en ligne.








J’ai grandi dans une famille chrétienne et protestante. Mes parents accordaient beaucoup d’importance à l’éducation et ont sué sang et eau pour me permettre de faire de bonnes études. Très tôt, j’entrevoyais donc mon plan de carrière et prenais plaisir à l’exposer à certains proches. Si mes parents approuvaient, il n’en restait pas moins qu’une partie de la famille avait des réserves parce qu’une femme ne devait pas rêver trop grand. On pouvait faire des études, briller, travailler mais à un moment il fallait se poser pour trouver un mari et avoir des enfants. Aux dires des autres, de longues et trop grandes études pourraient entraver les projets matrimoniaux auxquels toute femme devrait penser. Un travail trop prenant pourrait l’empêcher de mener une vie de famille comme il faut. Si dans le quartier, on souhaitait que les jeunes garçons trouvent un travail à la fin de leurs études, on souhaitait que les filles, elles, se trouvent un bon mari.


C’est à partir de ce moment que j’ai compris qu’en dépit des Conventions, Droit de vote et autres droits gagnés par les femmes de haute lutte, il nous restait encore beaucoup à faire. Pourquoi l’équilibre du foyer repose-t'il uniquement sur les sacrifices consentis par la femme ? Pourquoi c’est à elle de laisser tomber ses rêves pour la maternité et/ou le mariage ? Pourquoi une carrière professionnelle épanouie s’harmonise-t'elle difficilement avec une vie de famille réussie ? Tant de questions qui m’ont taraudée pendant longtemps. Voyant trop souvent que mes idées étaient contraires à celles que la société comptait nous inculquer, je me suis mise alors à écrire, d’abord pour moi parce qu’à cette époque, il était encore trop tôt pour partager ce que je pensais. Progressivement, cependant, cette peur d’aller à contre-courant s’en est allé.


Et c’est cette envie et cette volonté de voir les choses autrement qui m’ont poussé à d’abord chercher des modèles qui ont réussi à prouver au monde l'inanité des idées préconçues. Avec le journalisme que j’ai embrassé assez tôt, j’ai pu présenter certaines de ses femmes qui méritent qu’on allume encore plus les projecteurs sur elles. Au fur et à mesure, je pouvais dire aussi ce que je pensais à propos de la place de la femme dans la société, dans la vie professionnelle ou même à l’église. 


Lorsque j’ai commencé à rentrer à des heures indues à la maison à cause des reportages que je faisais pour Ticket Magazine, des membres de ma famille me disaient «  ce n’est pas un travail pour une fille ». Au-delà de leurs inquiétudes par rapport à l’insécurité que je partageais, autre chose comptait : ma réputation. Une jeune fille qui entrait tardivement chez elle était mal vue de ses voisins en général. Alors que je faisais un travail dont ils étaient fiers, ma « réputation » auprès de gens qui défendaient des idées machistes et préconçues importait beaucoup plus. Pourtant, on ne saurait penser ainsi d’un jeune homme dans les mêmes conditions. Autant d’éléments qui m’ont convaincue qu’il fallait redéfinir notre place au sein de notre pays et dans la mentalité des gens.


Aujourd’hui, je crois qu’on est une nouvelle génération de femmes qui croient en leurs rêves et sont prêtes à se battre pour eux. Et c’est de ce groupe que je veux faire partie. La tâche ne sera pas aisée, je le concède. Cependant, je crois que cette lutte peut aboutir. En utilisant les bons canaux : les médias et la loi. D’où mes choix de carrière : l’étude du Droit et la pratique du journalisme. Des femmes ont commencé le chemin avant nous. On peut suivre leur exemple en espérant faire beaucoup mieux.


Vanessa Rhode Dalzon

23 ans, est rédactrice notamment au Nouvelliste-Ticket magazine, à Koze kretyen et à Balistrad, un magazine d'actualités en ligne.







Petit-Goâve. Dans un bar. Des relents de fumée m’envoûtent. Il pleut à verse. Il est dix-sept heures environ. C’est alors que quelques souvenirs indélébiles remontent. Pour certains, comme des éclats vifs. Comme la mort de mon père. Va savoir comment quelques faits de ma vie m’ont construite. Peu après. J’étais naïve. Je n’y comprenais pas grand-chose. Pourtant ils étaient plus qu’évidents.


2011. Petit-Goâve. Avenue La Hatte. Manifestation lycéenne. Souvent on nous plaçait, nous les jeunes filles, au milieu de la foule. Pour nous éviter de recevoir des coups. Je pense à Devi , le récit biographique d’Irène Frein. Qui aurait cru qu’une femme comme Phoolan Devi bouleverserait autant – fascinerait autant –son époque ?


2012. Mon père est mort. J’avais dix-sept ans. Il était fou de rêves. Il était gai. Malgré lui. A chaque crise il avait comme le cœur et les poumons dans la gorge. Il souffrait d’un asthme grave. Il est mort et ma mère est celle qui a su prendre le relais, parcourir les rêves, y rôder. Certains diraient qu’elle est comme un homme. Virile. Forte comme un homme. Gaie comme un homme. Non. Elle est bien une femme. Elle est folle de rêves. Elle est gaie.

J’ai alors grandi entourée de cette idéologie, je dirais, on ne peut plus alligator, dans un sens, carnivore. Elle gobe les femmes. Je dis : entourée. Comme entre quatre murs. A l’école on dit aux garçons de ne pas nuire aux filles. Dans les églises de tradition judéo-chrétienne – dans certaines du moins – on prêche aux uns et aux autres que l’homme est le chef de la femme. Aux Ephésiens cinq, verset vingt-cinq, la Bible dit : « De même que l’Eglise est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l’être à leurs maris en toutes choses. » J’avais environ douze ans quand j’entendis cela pour la première fois. J’étais naïve.


2014. J’ai intégré l’Ecole de Droit et des Sciences économiques. Au début, je m’intéressais aux droits des enfants. C’était un choix comme un autre : ce que j’avais en tête. Tout semblait normal. Je n’avais pas remarqué autant de disparités pourtant apparentes. Plus que jamais je me sentais comme les autres – les hommes. C’était une belle confusion. J’étais au beau milieu d’une zone entretenue par un insoutenable sexisme. D’abord une rumeur disait que les femmes ne peuvent pas se spécialiser en criminologie. Elles ne pouvait pas mener une enquête à bon port. C’était aberrant. 

Fin 2018, constat teinté d’un extrême pessimisme : une seule femme avait choisi la criminologie. Plus tard j’ai compris que les étudiantes n’avait pas fait le choix de la criminologie, non pas parce qu’elles ne pouvaient pas embrasser cette spécialité, mais parce qu’on leur avait dit qu’elles ne pouvaient pas. Le plus effarant : cette aberration démange le creux de presque toutes les sphères sociales. La médecine, par exemple. Une femme orthopédiste ou chirurgienne est à chaque fois un miracle. 


Voici trois années-phares qui m’ont construite, m’ont fait voir mes possibles en tant que femme dans cette contrée joufflue de tendances machistes, sexistes. Ecrire la femme, honorer mon père, défendre le droit des enfants de rue, résignés à l’épouvante des rues est pour moi un engagement.

Je revendique mon féminisme. Pas que fonctionnel. Je vois d’abord un humanisme. Je suis construite ainsi après ces trois années-phares. J’aime bien Devi, dans un sens. Sa fameuse histoire contée par Irène Frein. C’est l’histoire véridique d’une femme martyrisée devenue cheffe d’un gang, puis parlementaire en Inde après avoir été jugée et incarcérée pendant onze ans. J’y vois une dimension qui tend à casser les mœurs, les stéréotypes. Vingt-deux heures. Je termine mon remue-ménage. Je dévale l’avenue La Hatte. Je remonte la rue Lamarre. Nuit profonde. Pas d’électricité. Et la ville est plongée dans un silence sinistre.


Zuma Lavertu

24 ans. Diplômée de l'Ecole de Droit et de Sciences économiques des Gonaïves (UEH), elle enseigne le théâtre au foyer Notre Dame de Lourdes à la Croix des Bouquets, Département de l'Ouest. Comédienne et coordinatrice du Cercle des esprits libres pour la littérature et les arts.








Je suis la fille aînée de deux enseignants, deux théologiens, chrétiens protestants confirmés et je suis née bien au fond d’une petite ville d’arrière province au Nord d’Haïti. Le conventionnel a été la plus grande porte sur mon chemin. Ma sœur est née un an après moi et mon frère est arrivé l’année qui a suivi. Entre nous, il n’a jamais été question d’âge. Être « le plus grand » se gagnait à coups de raison ou tort, de sens de responsabilité ou de justesse/justice. C’est peut-être de là que je tiens mon aversion pour les titres. Je les trouve trop limités, trop figés et peu expressifs sur la réalité. Je ne voudrais pas être identifiée par un mot que l’on me balancerait sans y penser mais par ce que je fais en vrai, ce que je suis comme personne. C’est l’humain qui m’importe.

Enfant, la têtue que j’étais, quand elle avait quelque chose derrière la tête, elle n’en démordait pas. Je pondais des pourquoi afin de comprendre. Mes parents trébuchaient sur mes questions mais ils se sentaient comme obligés de trouver à chaque fois une réponse.

J’ai grandi, leur méthode a évolué. C’était à moi de trouver mes réponses. Ne serait-ce qu’un mot difficile, ou une réaction incomprise, j’avais à dénouer moi-même mes incompris. Ils se sont démenés pour élever à la maison une bibliothèque qui offrait des bribes de réponse à tout. Ainsi j’avais tout un monde à portée de main. Des essais sur le vodou comme une panoplie de versions bibliques. Des livres d’Histoire, de la poésie, des bandes dessinées. Un peu de tout.  

À une époque, pour me punir (parce que oui, je grandissais et j’étais toujours une turbulente), mon père m’obligeait à faire une chose et se refusait aux débats. Ceci a toujours été la plus grande punition de ma vie. Et assez souvent, c’était des trucs simples. Il me disait « ne sors pas d’ici ». Ou « lis-moi ceci et fais m’en un compte rendu ». Ou « assieds-toi là ». C’était l’enfer. Aujourd’hui encore, j’ai 25 ans et je n’arrive pas à rester assise deux heures d’affilée. Cependant, quand il fallait lire, je pouvais m’échapper. Je pouvais tout remettre en question et ne serait-ce que pour défier les limites tracées par mon père, j’en faisais toujours un peu trop. Allant jusqu’au fameux « moi, si j’écrivais un livre, ce ne serait pas comme ça que je ferais ». Et j’ai commencé à faire comme si j’écrivais mes propres livres. 

Douze ans et je faisais de mes cahiers de notes des « romans ». Je passais d’une histoire à une autre, d’un cahier à un autre sans pause. Mon père, dès qu’il en trouvait un, le gardait. Mes camarades de classe aussi d’ailleurs. Je les voyais porter leurs noms sur mes textes et cela me faisait grand plaisir. Elles s’y identifiaient, s’en appropriaient. À ce point, j’avais comme atteint mon but. 

Ceci s’est renforcé quand j’ai intégré la troupe de théâtre de M. Rosny FELIX. Il encourageait des ateliers de libre création et je me retrouvais assez souvent à écrire et proposer des scénarios à qui en voulait. C’était une autre forme de vie à donner à mes personnages. Tellement plus gratifiant quand on pouvait collecter les réactions sur le visage des spectateurs que je voyais plutôt comme des témoins. Je suis tombée en amour pour cet exercice. Jouer, écrire, mettre en scène ; le théâtre m’a totalement conquise.

Ce n’est qu’en Terminale que j’ai vraiment mis mon nom sous un texte. J’étais rédactrice en chef du journal de l’école et j’y ai partagé, entre autres, « Ayiti d’Antan », une pseudo-épopée de l’île d’Haïti dans les débuts de son Histoire. D’autres occasions se sont présentées, j’ai publié des nouvelles dans certains journaux et plateformes, monté mon blog et, avec des anciens de mon cours d’art dramatique, j’ai mis sur pieds une association culturelle, CapArt, dont je dirige l’atelier de théâtre. Depuis 2015, nous avons eu une bonne douzaine de représentations, tous de textes que j’ai écrits et mis en scène. J’ai été invitée sur d’autres projets pour les mêmes tâches. C’est comme ça que j’ai rejoint Sedart, KonbitAy, Klere Timoun, etc. 

Aujourd’hui, je me retrouve à porter des messages à travers mes textes sur tout ce bagage culturel que nous avons ici, en Haïti. À chaque nouveau spectacle, chaque projet, je voudrais toucher plus de gens, atteindre plus d’oreilles et susciter des actions. Je n’ai pas la prétention d’avoir les moyens qu’il faudrait. Mais je sais l’influence des livres sur ma vie. Je voudrais offrir à d’autres l’occasion d’y goûter via une fenêtre sur mon pays.  



Schebna Bazile

25 ans. Blogueuse, animatrice et formatrice à l'atelier de théâtre CAPART au Cap Haïtien, documentariste en formation, elle est aussi organisatrice de nombreuses manifestations artistiques dans le cadre de l'Alliance Française, du Yanvalou, de Konbitay... Elle a été Ambassadrice d'Haïti pour la jeunesse à la CARICOM, de 2014 à 2016.

À la Maison des auteurs

Sororité ! Ecrivaines d'une seule île / Sororidad ! Escritoras de una sola isla 27-29.02.20

Accueil d'un groupe de jeunes écrivaines dominicaines à Port au Prince, du 27 au 29 février, dans le cadre d'un projet d'échanges et de création littéraires entre écrivaines des deux îles. Une initiative du Comité femmes écrivains du Centre PEN Haïti

Conversation n°7, Georgia Makhlouf et Kettly Mars, avec Michel Soukar 13.01.20


Georgia Makhlouf est romancière et critique littéraire franco-libanaise, correspondante à Paris de L'Orient Littéraire, le supplément mensuel du quotidien L'Orient Le Jour. Elle a également longtemps écrit des chroniques pour le Magazine Littéraire.

Elle est membre fondatrice et présidente de Kitabat, association libanaise pour le développement des ateliers d’écriture.

Avec le concours de la Fokal, elle est aussi venue au Centre PEN présenter -devant un public nombreux-son dernier roman, Port-au-Prince, aller-retour qui raconte à travers l'histoire de son grand-père, Vincent Makhlouf, émigré à Port-au-Prince à la fin du XIXème et de toute une galerie de personnages, l'installation des premières générations de « Syro-Libanais » en Haïti.

En savoir +

En savoir +

Mercure de France vient de publier une collection de textes proposés par l'auteur sous le titre Le Goût d'Haïti (collection Le petit Mercure).



Lisette Lombé est une artiste belgo-congolaise née en 1978. Elle a été enseignante et jobcoach. Créatrice d’objets poétiques (performance, collage, conférence gesticulée), elle anime des ateliers avec son association L-SLAM. Elle vit actuellement à Liège, dont elle est Citoyenne d’Honneur. 

Le Centre Pen Haiti a été heureux de l'accueillir pour l'animation d'un atelier écriture/slam, destiné à des jeunes filles et des jeunes femmes, les 13 et 14 septembre derniers.

L'écrivaine Kettly Mars a clôturé les deux journées d'ateliers en invitant les participantes à prendre soin de leur écriture, espace intraitable de liberté, comme d'un véritable trésor.

Précieux passage de feu pour trois générations de femmes en présence.

Lisette Lombé : J'avais dit au journaliste David Bongard que je serais contente si chaque participante repartait avec une «compréhension affinée du souffle particulier de l'écriture-slam et de la puissance de la métaphore pour dire son rapport singulier au monde ». Je suis contente. Le travail d'atelier a été proposé et expérimenté avec coeur : mettre les corps en mouvement, écrire, dire, partager. Chaque participante repart également avec un exemplaire du recueil « On ne s'excuse de rien ! » de L-Slam, offert par Dominique Gillerot du Cec Ong. La famille des poétesses s'agrandit.

Ce matin, restent les visages, les mots de chacune, en français, en créole et restent les enjeux, aussi .

Réaffirmer de manière collective l'importance de la littérature, des livres, de la lecture-aventure, des bibliothèques, des centres culturels, de l'imaginaire, de la créativité et le rôle essentiel de la poésie dans une société en contexte de crise sociale et économique. Il ne s'agit pas d'opposer le pain aux mots mais de reparler de nourritures vitales, au pluriel.

Se redire qu'il y a justesse et justice à soutenir la mise en place d'espaces d'expression et de création. Batailler ferme et quotidiennement pour que le plus grand nombre se retrouve à cette tablée des écrivain.e.s et des écrivant.e.s. Continuer à s'insurger contre le saupoudrage des subsides en regard de l'importance des missions. Continuer à inscrire les projets dans le temps long. Continuer à créer des ponts entre éducation populaire et milieux culturels, entre rues, vies et institutions. Aller à la rencontre de, inviter, programmer avec audace.

Continuer à entendre cette jeunesse dans ses nouveaux besoins, nouvelles manières d'entrer en littérature (oralité, numérique,…), revendications propres. Reconnaître la nécessité et la pertinence de rencontres en non mixité pour faire émerger des paroles neuves. Hier, on a parlé rimes et rythme mais on a aussi parlé féminismes, orientations sexuelles, place des femmes dans l'espace public, violences sexistes et nous avons pu en parler car nous étions entre femmes. Il y a eu rencontre.

Faire confiance à l'urgence de lire.

Faire confiance à l'urgence d'écrire.

Faire confiance à l'urgence de dire.

Faire confiance.


Écrivains en résidence

Romain Cruse, géographe et universitaire (Institut catholique européen des Amériques, Fort de France), auteur d' Une géographie populaire de la Caraïbe et du Mai 68 des Caraïbes (Mémoire d'encrier), sera en résidence pendant une semaine au Centre PEN en mars 2020.

En savoir +

Au programme, conférences sur les stratégies géopolitiques dans la Caraïbe et enquête sur les taxis-motos en vue d'une exposition de photos voire d'une édition.


Actu des écrivain.e.s

Bernard Diederich, doyen de la presse haïtienne n'est plus


Hommage de Kettly Mars, Présidente du Centre PEN Haïti

Bon voyage, Blan ! 

Le matin du 21 décembre 1949, nous avons accosté à Port-au-Prince. Il nous a fallu presque toute la journée pour dédouaner et commencer à décharger notre cargaison pour l'hôtel (El)Rancho. Je ne pouvais pas attendre de débarquer et d'explorer cette terre étrange et colorée. Finalement en début de soirée, je suis descendu du vieux quai pour entrer dans un monde de grâce et de poésie. Haïti, je le découvrais, était comme une œuvre d'art.*

[extrait de « Blan », mémoires de B. Diederich – 2016 ]

L’histoire d’amour entre Bernard Diederich et Haïti a commencé le jour où il a mis les pieds sur le vieux quai de bois de Port-au-Prince. Le coup de foudre. Comme celui qu’il a eu pour cette haïtienne qui deviendra la femme de sa vie. Et depuis ce jour-là, le néo-zélandais, jeune combattant de la 2eme guerre mondiale, le fou de la mer et des bateaux, le journaliste dans l’âme, le globe-trotter infatigable vivra avec Haïti une histoire de joies profondes et de douleurs amères, d’absences et de retrouvailles. Une histoire de fidélité sereine. Une histoire de famille et d’attachements mis en péril par une dictature sanguinaire. Et cette longue histoire il nous la écrite, dans les colonnes du Haïti Sun des années 50, dans ses articles de journaux locaux et internationaux, dans tous les livres où, sans relâche, il a témoigné des événements dont il a été observateur et parfois victime, dans ses mémoires qu’il nous lègue avec la générosité qui est sienne. Un panorama politique, social, culturel et littéraire de la deuxième moitié du 20ème siècle d’Haïti, de la Caraïbe et de l’Amérique Latine se trouve dans l’œuvre abondante laissée par Diederich. Un héritage qui n’a pas de prix.

Bernard Diederich est parti. Nous sommes tous en deuil, écrivains, journalistes, lecteurs, jeunes et moins jeunes, amis si nombreux, d’ici et de partout, de tous ces lieux où Bernard Diederich a porté sa curiosité de journaliste, son amour des arts et des cultures et son amitié. Notre Blan, notre ami s’en est allé vers d’autres cieux, d’autres voyages. Il emporte avec lui cette image première d’un pays de grâce et de poésie pour lequel nous devons continuer à nous battre.

Kettly Mars, Présidente du Centre PEN Haïti

*traduit de l’anglais

Bernard Diederich, un journaliste pour l'éternité – Claude-Bernard Sérant, Le Nouvelliste 14.01.20


Lire l'article

Bernard Diederich, dean of Haitian press who devoted life to telling Haiti’s story, dies – Jacqueline Charles, Miami Herald 15.01.20


Lire l'article

Bernard Diederich par Robert Messenger (in ozTypewriter, 2015)


Lire l'article


A propos de Danfans malè


Nouvelles de Jean-Euphèle Milcé, éditions de la Rosée, par Lyonel Trouillot Le Nouvelliste 17.01.2

Lire l'article


Publication du dernier livre de Guy Régis Jr


Les cinq fois où j'ai vu mon père, Gallimard, collection Haute enfance

Lire l'article

Lire l'article


En librairie en Haïti


Lire l'article

Prix et distinctions littéraires

Prix du roman 2019 de la Sosyete Koukouy

Jocelyne Trouillot, Yo kenbe yon volè

En savoir +

Prix Deschamps 2019