Comité des Femmes Écrivains

Comité des Femmes Écrivains

Avec PEN International, nous pensons que «pour que les femmes aient la liberté de parole, de lire et d’écrire, il leur faut le droit de déambuler physiquement, de cheminer socialement et intellectuellement. Peu de systèmes sociaux considèrent sans hostilité une femme qui marche seule (…) la violence à l’égard des femmes, sous toutes ses formes, aussi bien à l’intérieur des murs de la maison que dans la sphère publique, crée des formes dangereuses de censure. Partout dans le monde, culture, religion et tradition sont placées au-dessus des droits de la personne et utilisées comme arguments pour encourager ou défendre les torts aux femmes et aux filles.
Nous considérons que condamner une personne au silence c’est lui dénier toute existence. C’est une forme de mort. Sans l’entière et libre expression de la connaissance et de la créativité des femmes, l’humanité vit dans la carence et l’affliction.”


Le Comité des Femmes Écrivains s'attache à promouvoir certaines questions auxquelles font face les femmes écrivains en Haïti– les défis au niveau familial et national tels que les inégalités en matière d’éducation, l’accès inégal aux ressources et toutes les formes d'empêchement à la pratique régulière de l'écriture et de la lecture.

Le comité vise à renforcer la solidarité avec les écrivaines et journalistes dominicaines au nom de l'appartenance à une seule île notamment par le biais de l'initiative Sororité ! Ecrivaines d'une seule île / Sororidad ! Escritoras de una sola isla.

Il collabore activement avec les organisations de défense et de promotion des droits des femmes et des filles sur l'ensemble du territoire national.

Création du Comité des Femmes Écrivains du Centre PEN Haïti


Un groupe de six femmes s’est réuni en janvier dernier pour former le Comité des Femmes Écrivains du Centre PEN Haïti. Au fil des semaines, six autres se sont jointes à elles. Pourquoi un comité de femmes écrivains ? Parce que c’est une tradition que l’on retrouve dans la plupart des Centre PEN dans le monde. Parce que : dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es. Des écrivaines fréquentent des écrivaines pour définir cet espace privilégié qu’elles portent en elles et l’aider à grandir, à s’épanouir. Il y a urgence de sororité, de solidarités, de partages. Il y a urgence de poésie, de luttes, de catharsis. Il y a des mains tendues, des larmes à sécher, des fronts à relever. Il y a toute l’insolence de nos angoisses à nourrir dans notre pays en dérive.

Nous sommes douze femmes, pour le moment. Pas douze apôtres. Nous ne sommes pas assises autour d’un homme-dieu à adorer (tous les apôtres étaient des mâles, on s’en souvient). Nous souhaitons nous exprimer sans pleurer comme des Madeleines, partager nos créations avec les autres, créer des passerelles, dénoncer, communiquer, échanger. Avec insolence.

Kettly Mars

Présidente



De gauche à droite: Vanessa Dalzon, Mélissa Béralus, Germina Pierre Louis, Kettly Mars, Adlyne Bonhomme et Mariah Sheba Baptiste

Les mots des femmes écrivains du Centre PEN Haïti

Milady Auguste
Être femme. Être une femme noire. Être une femme noire en plein XXIième siècle. Avoir dans ses veines, dans son regard, dans chaque centimètre carré de sa peau, le souffle de ses ancêtres. Souffle qui devient inspiration à chaque contact intime de sa plume contre une feuille de papier.
Être femme. Être une femme noire . Être une femme noire, écrivaine, haïtienne, en plein XXIième siècle. C’est poursuivre une lutte, une destinée que nous ont tracée les pionnières : Virginie Sampeur, Ida Faubert , Cléante D. Valcin, Yvonne Hakim Rimpel, Marie Vieux Chauvet…
Le monde bouge, se transforme, se déchire, pour renaître. L’ère du Verseau disent-ils ! Et dans ce chaos qui nous entoure, ici et ailleurs, nous, femmes noires, écrivaines devons-nous regrouper, nous entraider, et surtout avec nos plumes, continuer de réécrire l’histoire. De mettre à nu les émotions refoulées, cachées, faire parler la vérité des mots qui ne viennent que de l’âme.

Milady AUGUSTE est médecin et écrivaine. Elle fait actuellement une spécialisation en pédiatrie à l'hôpital universitaire de Mirebalais. Très jeune, elle se passionne pour la lecture et l’écriture et a coordonné le journal des étudiants à l’université Notre Dame. Elle a publié son premier roman « En attendant le bout de la caverne » qui était finaliste du prix Deschamps en 2015. Milady AUGUSTE travaille sur un nouveau roman.

Mariah Sheba C. Baptiste
Nous voici femmes pour le meilleur et pour le pire. Femmes pour toujours. Femmes comme une alliance, un pacte conclu avec le destin. Femmes pour la vie et pour ce que cela vaut. Nous sommes des murées, des damnées de l’existence, condamnées à habiter la terre avec nos angoisses et nos peines. Néanmoins, si l’on enlève le fait que l’on vit dans une société phallocratique et sexiste, cela ne devrait pas être trop difficile à envisager. Si l’on considère le fait que nous sommes aussi des êtres humains capables de penser, de croire, de rêver et d’espérer, cela ne devrait pas être non plus un trop lourd fardeau à porter. Entre dix mille perceptions de tous genres, nous ne sommes que des êtres vivants avec une grande plume pour raconter notre féminité à qui veut l’entendre. Nous sommes à jamais femmes. Nous sommes le soleil. Nous sommes la lune. Nous sommes les étoiles. Nous sommes les rivières et l’univers. Ah, femmes en tous lieux et en tout temps.

Mariah Sheba Chancie Baptiste
Mariah Sheba BAPTISTE est diplômée en philosophie et sciences politiques à l'IERAH/ISERSS de l'Université d'Etat d'Haïti. Elle a été journaliste rédactrice au National et au Nouvelliste. Depuis 2016, elle est secrétaire générale de l'Association Vagues littéraires, qui édite la revue littéraire Do Kre I S. Son projet actuel : développer Rêver d'arc en ciel, un magazine de littérature de jeunesse en ligne.


Mélissa Béralus
Il y aurait tant à dire sur le pourquoi d'un comité de femmes écrivains.
Dans un pays comme Haïti, écrire est un acte de résistance. C'est faire du réel une expression qui peut être belle, douloureuse, sauvage, mais toujours nécessaire. Car si certains tentent aujourd'hui de faire du réel une affaire d'individualités (monstrueuse), rappelons que c'est un plus d'individualités qui forment les collectivités.
Notre réel de femmes écrivains en Haïti est un réel sans chambre à soi, sans sororité, et sans journal intime. Nous n'étions pas parties pour écrire, mais nous voilà 10 lignes et 3 phrases complexes plus tard, faisant l'histoire en créant le Comité des Femmes Écrivains du Centre PEN Haïti. Le beau de l'être est qu'il est passager, alors que ce qui nous dépasse résiste au temps, tel le roseau que ploie le nordé sans jamais le faire tomber.
Qu'à cela ne tienne. Ici, maintenant, prend naissance la résistance, le Comité des Femmes Écrivains du Centre PEN Haïti. Femmes, écrivons pour le meilleur et pour le pire.

Mélissa Béralus
a 25 ans. Après avoir été directrice de la bibliothèque Michèle Tardieu à Pétion-Ville, responsable de l'évènementiel à C3 éditions, elle enseigne actuellement le créole à l'Institut Français d'Haïti et est responsable des cafés-poésie au Festival international de théâtre 4 Chemins de Port au Prince.

Adlyne Bonhomme
Nos regards ne font pas du matin des portraits soumis. Ni du soir un acte de souffles stériles. Nous sommes des femmes. Nous nous devons de l’assumer. Chaque femme se le doit avec ce qu’elle dispose de moyens. Nous, pour ce qui nous concerne, ce sont les mots, une plume, une page blanche pour étaler notre intérieur. Dire nos ressentis au-delà de toute barrière dévorant notre âme.

Originaire de Petit-Goâve, Adlyne BONHOMME est née en 1995. Après des études classiques dans sa ville natale, elle reçoit à l’ISNAC à Port-au-Prince une formation en journalisme. En 2017, elle a dirigé un collectif de poètes pour le projet « Ecrire pour ne pas oublier » (éditions Inferno), à la mémoire des victimes du cyclone Matthew. Elle a publié ensuite un long poème intitulé « L’éternité des cathédrales » aux éditions de la Rosée.  

Négresse Colas
Puisqu’il faut toujours un prétexte pour livrer au monde ses pensées les plus obscures, l’écriture en est donc un que nous portons à hauteur de femmes pour affirmer notre refus de subir, pour chanter et défendre notre humanité, pour aller vers soi et l’autre. Puisqu’ensemble, nous allons plus loin, nous avons décidé d’unir nos forces et continuer ce voyage pour que plus jamais nous n’existions par extension.

Négresse COLAS est née en 1995. Slameuse, mannequin, elle a fait des études de comptabilité à l’université INUKA. Elle commence à écrire depuis l’enfance. Elle publie un recueil de poèmes « Mes marques, mon histoire » aux Editions Plus. Elle décroche en 2019 le prix Saisons des Lettres congolaises (catégorie nouvelles) pour son texte Le prix d’une déception. Négresse COLAS a aussi sorti en juillet 2020 un opus intitulé Espérance de verre où sa voix est un appel à la révolte contre les inégalités et incohérences criantes de notre société.

Vanessa Dalzon
Si la liberté d’expression a été instaurée dans plusieurs pays du monde depuis quelques années, une frange de la société a pourtant pris du temps avant que cette liberté lui soit accordée. Pendant longtemps, les femmes ont été cantonnées au vieil adage : « Femme, sois belle et tais-toi ». Il nous a fallu du temps pour nous défaire des chaînes du patriarcat, de la peur ou de l’infériorité pour trouver notre voie et faire entendre nos voix.
Parce que chacune de nos voix compte, parce qu’on veut nous faire entendre, parce que nous avons beaucoup à dire, parce qu’il nous faut prendre position, parce qu’ensemble nous allons plus loin et nous nous exprimons mieux, le Comité des Femmes Écrivains du Centre PEN Haïti a été mis sur pied pour donner la voix à celles qui veulent trouver leur voie.

Vanessa Rhode Dalzon
23 ans, est rédactrice notamment au Nouvelliste-Ticket magazine, à Koze kretyen et à Balistrad, un magazine d'actualités en ligne.

Kettly Mars
Ni politiques ni féministes. Ni agressives ni soumises. Non violentes, absolument. Mais verticales dans nos convictions. Nous sommes quelques femmes ayant en commun la passion des mots. Nous avons la certitude que l’écriture nous valorise et nous libère. Nous choisissons d’écrire pour rester en vie, pour marquer notre passage sur terre, pour toucher les autres, pour dire ce qui nous blesse ou ce qui nous enchante. Loin des obscurantismes culturels, religieux et traditionnels néfastes à notre sexe. Pour faire une brèche dans le filet de censure qui clôt nos âmes et nos bouches. Une censure séculaire, ordonnée, délibérée qui entrave l'émancipation des femmes en Haïti et partout dans le monde. Nous parlons pour nous et pour beaucoup d’autres femmes. Et pour beaucoup d’hommes aussi.

Kettly Mars est née en 1958 à Port-au-Prince. C'est une écrivaine audacieuse et évocatrice qui offre de nouvelles perspectives sur les réalités contemporaines de la société haïtienne. La sensualité et l'érotisme sont un aspect important de sa littérature, sa façon de faire tomber les barrières et de voyager librement dans ses personnages fascinants et dérangeants. Kettly Mars a reçu le prix Jacques Stephen Alexis pour la nouvelle (1996), le prix Senghor de littérature (2006), la bourse Barbancourt (2011), le prix Prince Claus pour la culture et le développement (2011), le prix Ivoire (2015). Elle est présidente du Centre PEN Haïti, ex présidente du jury du prix littéraire Henri Deschamps d’Haïti et ex membre du jury du Fonds Prince Claus des Pays-Bas pour la culture. Certaines de ses œuvres ont été traduites en danois, allemand, néerlandais, espagnol, italien, croate, japonais et anglais.

Judith Michel
Écrire
Afin d’appréhender le monde, de s’approprier l’humain. Écrire pour donner à voir. Écrire pour dire...urgemment.
Vecteur de paroles, de camisoles, d’aspirations, de déceptions, d’émerveillements, de déraillements, d’impertinence, d’indolence, de sollicitude, de lassitude, de sensibilité, d’austérité : être social, de genre féminin, engagé par son écriture !
Femme. Ni complément, ni objet.
Femme, écrivaine.
Femme, tout complexement.
Écrivaine. Pas quota, pas faire valoir. Écrivaine, être social, de genre féminin, engagé – plus ou moins intentionnellement, selon les circonstances – dans un processus civilisationnel par le biais de son écriture. Tout simplement !
Au XXIième, doit-on encore définir ce qu’est une écrivaine ?! Pourquoi créer un comité de femmes écrivains, au XXIième? Parce que la table est trop étroite pour y poser toutes les perspectives. Alors on rallonge la table et puis on tire nos chaises.

Judith MICHEL a grandi en France métropolitaine où elle obtient une licence en langue étrangère, littérature et civilisation (Paris, Sorbonne). Elle détient aussi une maitrise en coopération internationale et solidarité. Elle est impliquée dans la vie culturelle en Haïti où elle offre ses services de gestionnaire et de formatrice. Judith MICHEL est une passionnée de lecture et elle écrit des nouvelles. Elle est une valeur sure de la littérature haïtienne qui se fera bientôt connaître des lecteurs.

Andrise PIERRE
La plus belle façon de questionner l’existence de ce Comité de Femmes Écrivains est l’évidence. Comment en serait-il autrement ? Nous devons dire, rendre nos voix plurielles et faire de nos plumes nos fers de lance.

Andrise Pierre
titulaire d'un master en lettres modernes de l'université Paris VIII, elle est dramaturge et animatrice d'un club littéraire à Port au Prince elle enseigne les littératures françaises et haïtiennes. Troisième lauréate du Prix du texte francophone 2019 d'ETC Caraïbe, elle est actuellement en résidence à la Rochelle où elle écrit une nouvelle pièce, « Que Dieu ne noircisse pas nos matrices » qui aborde la migration, l'adoption et le malaise de se sentir seul et différent dans un ville, dans une société.

Germina Pierre Louis
Des mots pour construire et déconstruire. Nous voulons utiliser la plus grande arme qui soit, la parole, passant par l’écriture, pour renvoyer l’image que reflète la société. Ce n’est pas le miroir qu’il faut briser mais bien notre image qu’il faudrait soigner. Mettre la plume dans la plaie ne blesse pas. Elle conscientise. En Haïti, nous sommes 52% et nous représentons aussi plus de la moitié de la population mondiale. L’idée serait de parler, d’appeler, de sensibiliser, de dénoncer… quand ça va mal, on le sait. Mais la vérité est que trop de gens se confortent dans leurs positions et ne sont pas aptes à briser la chaîne. Je ne suis pas féministe. Je fais valoir mes droits quand ils sont lésés. Par contre, comme je suis une femme et que le monde est patriarcal, beaucoup de femmes se retrouvent à travers mes revendications. Des femmes, parlons-en. Parlons des droits. Parlons de la personne humaine. Rêvons d’un monde plus juste.

Germina Pierre-Louis
a 25 ans. Journaliste reporter à Radio Mega, pigiste à l’agence de presse Haïti24, étudiante en Droit et en Relations internationales. Elle se définit comme une éco-citoyenne passionnée par l’écriture sous toutes ses formes.


Cherlie Rivage
Rescapées. Survivantes. L’écriture, une échappatoire. L’écriture sauvera le monde. Euh non que dis-je ? Les femmes sauveront le monde ! La liberté est féminine. Parlons fort. Hurlons. Crions. Écrivons. Tant de peines. Trop de vécus indicibles. Tant de barrières. Trop d’histoires dissimulées. «Vivre ou écrire, il faut choisir.» Nous, nous choisissons d’écrire. Écrire la vie. Écrire pour être nous-mêmes. Écrire pour conjurer nos malheurs. Écrire pour casser la routine de nos quotidiens et déjouer l’insoutenable discours de « femmes au foyer.» Le Comité des Femmes  Écrivains du Centre PEN Haïti tient lieu d’affirmation de soi, de résistance et de révolte. Passeuses de mots et/ou de maux, écrivons pour désenchanter le monde.

Cherlie RIVAGE est poète et activiste culturelle. Elle a fait des études de en Linguistique à la Faculté de Linguistique Appliquée de Port-au-Prince. On la retrouve dans diverses associations et initiatives visant à promouvoir la culture et les droits de l’homme en particulier. Cherlie RIVAGE est initiatrice de la plateforme en ligne « Banquet poétique » qui publie quotidiennement de la poésie de qualité, toutes générations confondues. Elle a plein de projets dans la tête : maison d’édition, ateliers d’écriture poétique dans les écoles, revue littéraire et poétique , festival etc. Elle a sorti en mars dernier son premier recueil de poèmes en créole « Kadans » aux éditions Floraison.

Fedia Stanislas
Des mots tournent dans ma tête. Ils campent devant moi. Il faut que j’écrive ! Je dois les écrire ! Tu me demandes si je vais vraiment leur donner la parole ? Bien-sûr ! Pour l’histoire et pour la vérité, pour l’avenir et le monde, pour toi, pour moi, pour nous autres, pour nous tous. Pendant que je suis encore vivante, il faut que je dise quelque chose.
Aujourd’hui, dans mes pages je vois une femme qui sourit avec tranquillité, avec force et fierté. Ce sourire a l’odeur de la vie. De la liberté.
Femme ! C’est mon nom. Cette calligraphie est le centre de l’humanité. Tu me demandes si je suis bien ? Comment ne pas l’être ! Puisque nous avons des mots, puisque nous avons des feuilles blanches, puisque nous avons une plume et l’encre de nos mots pour tout réinventer. Nous parlerons pour les femmes et pour les hommes. Nous briserons le silence par nos écrits.
Être femme. Être une femme noire. Être une femme noire, écrivaine, haïtienne en plein XXIième siècle, c’est un honneur, une responsabilité, car nos plumes se doivent être des guides pour les générations à venir.

Fedia STANISLAS a grandi à Jérémie où elle fait ses études classiques. Rentrée à P-au-P, elle y effectue son baccalauréat et des études en sciences politiques. Passionnée d’écriture, elle commence par publier des nouvelles dans son recueil « Un été à Jérémie ». Elle se lance ensuite dans le roman et obtient en 2019 le prix Deschamps pour son roman « Konfidans », un texte en créole bien accueilli par la critique.

Hommage à Mimi Barthélémy

Pour clôturer le mois de Mimi Barthélémy, des membres du Comité des Femmes Écrivains du Centre PEN Haïti ont écrit quelques vers, quelques phrases, pour composer un bouquet de tendresse. Une façon de dire à Mimi qu'elles ne l'oublient pas, que sa force et sa lumière les inspireront longtemps encore.


Cric ? Crac ! Yecric ? Yecrac !

C’est l’histoire d’une femme en quête de sa voix loin de chez elle parce que chez elle, on coupait les ailes aux sans zèle. Au fil des voyages, elle se rapproche de sa voix, explore d’autres imaginaires, se rapproche de sa voix, s’émeut du trop-plein de chimères, se rapproche de sa voix. Elle s’arrête sur une route de crête, se laisse envahir par une voix, qu’elle travaille, qu’elle travaille, qu’elle travaille pour la faire porter par les contes d’antan. Des histoires d’il y a fort longtemps, d’il y a tellement longtemps que même le Carbone 14 ne peut les dater. D’il y a tellement longtemps que même les parents de tes parents de tes parents de tes parents – ici ou là-bas – s’en sont emparés, s’en sont emmitouflés, s’en sont drapés jusqu’au sommeil des nuits les plus froides, les plus sombres et les plus longues.

Yemisticric ? Yemisticrac !

Elle conte sans compter, raconte de comtés en contrées. Zima et le soleil savant, La marâtre et l’oranger magique, Larenn Pwason, Une chrysalide éplorée de la Saint-Jean. Elle conte sans compter, raconte de comtés en contrées le cœur des Haïtiens et l’espoir des mal-aimés :

« Ti pye zoranj

Pouse pouse

 Ti pye zoranj

Pouse pouse »

Cric ? Crac ! Yecric ? Yecrac ! Yemisticric? Yemisticrac! Est-ce que la Cour dort ? Non, la Cour ne dort pas…

Judith Michel



Hier s’ouvraient

les fenêtres sur la nuit

Des mots-transes

Ceints d’azur

Par ton aura

Calibraient le tam tam des dieux

Conter

Conter

Conter encore

Hier un morceau d’étoile

-ton corps-

Traçait un sillon

De sueur en larves

Immobile comme un pan de ciel

Hier

De tes yeux

On puisait un rêve d’enfants

Le temps ensorcelait

Dans ton corps

Une braise

Comme la lumière

Rien ne comprime ton odeur

Hier comme demain

L’éternité t’attrape

Et avec elle

Nous

Légataires de cet amour muse

Jeanne-Elsa Chéry


Danser l’absurde

ne pas perdre pied

dans la délicatesse

de l’espace

ces villes en berne

hantées par nos cris

de peuple aguerri

l’errance

sacré repère

ne pas compter

mais recoudre le temps

pour guerroyer contre l’oubli

la folie

beau prétexte

vous le saviez madame

Négresse Colas


La trace de Mimi

Il y a des êtres qu’on n’a rencontré qu’une seule fois dans sa vie et qui pourtant vous laissent dans le cœur une trace qui ne s’en va pas. Comme aux milliers de personnes qui ont croisé son chemin un peu partout dans le monde, Mimi Barthélémy m’a laissé une de ces traces.

Notre rencontre date d’août 2004, au Salon du livre insulaire d’Ouessant, en Bretagne. Le seul salon, selon René Depestre, à présenter la littérature des iles dans sa diversité océanique. Haïti était représentée par Gary Victor, Dominique Battraville, Rodney Saint-Eloi, Mimi Barthélémy, Ghislaine Jean-Louis Rochelin, Jean-Euphèle Milcé, Jean-Marc Pasquet, Dany Laferrière, l’éditrice Ilona Armand et moi-même. Cette sixième édition du Salon était un hommage à notre pays à l’occasion du bicentenaire de son indépendance.

Ouessant propose chaque année, depuis 1999, un salon du livre sympathique et chaleureux dans son île aux beautés géographiques époustouflantes. Falaises déchiquetées, criques secrètes, nombreux phares solitaires, rochers pittoresques frappés sans trêve par l’écume, tout en ce lieu inspire le visiteur. C’est un endroit qui repose ou bouleverse mais ne peut laisser indifférent.

Un défilé en couleurs et en musique inaugure le Salon. De nombreux participants logent chez l’habitant. Le soir ramène de grandes réunions en plein air dans le froid du soir, pour déguster le mouton aux légumes et aux épices qui a mijoté toute la journée dans des chaudrons sous terre. Pendant trois jours, les auteurs invités du salon ont pris la parole devant un public friand de cultures lointaines, ont ri et fait la fête.

Et Mimi était avec nous, comme si elle nous connaissait de toujours, nous demandant des nouvelles de tout, de la situation politique. Notre présence lui apportait une bouffée d’air du pays et elle éclatait de rire à nous écouter échanger nos petits zens. Elle parlait de sa vie, de l’amour, des plats créoles qu’elle aimait préparer. Mimi n’avait pas d’âge, elle était une femme qui vous offrait son amitié et son cœur au premier regard.

La veille du départ d’Ouessant devait avoir lieu le spectacle de Mimi Barthélémy. La salle était remplie et impatiente de ce petit bout de femme au sourire désarmant. Elle est montée sur scène avec son caraco multicolore et la cohorte de ses ancêtres dansant dans sa tête. Les lumières se sont éteints et le spot au plafond a versé sur elle toute la lumière du monde. Cric ? Crac ! Et Dame Mimi nous a emmenés en voyage. On ne croirait pas que ce corps frêle pouvait dégager tant de force, que sa voix pouvait s’amplifier ou se moduler pour convoquer tant de beauté et de magie. Un moment inoubliable. La salle était suspendue aux lèvres de Mimi Barthélémy qui, avec des étincelles dans ses yeux, avec ses gestes vastes comme l’océan, laissait dans le cœur de chacun une trace, sa trace.

Kettly Mars

De gauche à droite: Rodney Saint-Eloi, Ilona Armand, Kettly Mars, Mimi Barthélémy, Ghislaine Jean-Louis Rochelin (prix Deschamps 2003)